FEDERATION DES TRUCS QUI MARCHENT
Raphaël Cognet, cofondateur de la Fédération française des Trucs qui Marchent, parcourt les routes de France depuis quatre ans pour recenser ce qui fonctionne vraiment dans nos communes. Rencontre avec un élu-voyageur convaincu que les solutions existent — il suffit de les chercher au bon endroit.
À 22 ans, vous partez à la rencontre des élus de France avec un carnet de notes. Quel a été le déclic ?
Tout est parti de Neuville-sur-Barangeon, dans le Cher — 1 100 habitants, aux confins du Berry et de la Sologne. J'y ai grandi, je l'ai quitté à 16 ans pour mes études, et j'ai toujours voulu y revenir et m'engager. À 19 ans, je deviens conseiller municipal. Ce rôle d'élu, ses joies, ses difficultés, m'a donné envie de sillonner la France à la rencontre de collègues pour voir ce qu'ils avaient inventé. Avec Grégoire Bourgeois et Christophe Arnoux, deux passionnés d'action publique, l'idée de la Fédération s'est imposée naturellement.
Quels sont les trois critères qui définissent un « truc qui marche » ?
Premièrement, c'est local : l'initiative est portée par la commune elle-même. Deuxièmement, ça marche — pas théoriquement, concrètement. Troisièmement, c'est duplicable : d'autres collectivités peuvent s'en emparer. Notre conviction profonde, c'est qu'on consacre trop d'énergie à ce qui échoue. En France, quand quelque chose ne fonctionne pas, on dit « mettons-en deux ». Un bus qui ne marche pas en campagne ? On ne l'a jamais réussi avec deux bus. On ne visse pas une vis cruciforme avec deux tournevis plats.
Combien d'initiatives avez-vous recensées à ce jour, et quelle est votre portée réelle ?
Soixante-dix initiatives répertoriées dans notre « boîte à trucs » et sur la « machine à trucs » en ligne, issues de villages, villes moyennes, banlieues et grandes villes, portées par des élus de toutes sensibilités politiques. Nous sommes totalement apartisans — et nous ne sommes jamais allés voir les extrêmes, je le précise. Côté audience, nous touchons directement 2 000 à 2 500 communes, et notre newsletter et réseaux sociaux cumulent environ 50 000 abonnés. Peu en comparaison des influenceurs, mais ce sont en grande majorité des élus et des acteurs engagés pour les territoires.
Ces initiatives peuvent-elles fonctionner aussi dans les grandes villes, voire dans les arrondissements parisiens ?
Absolument. Certaines en sont même issues ! L'« heure civique » est née dans le 17ᵉ arrondissement de Paris : chaque habitant donne une heure mensuelle à un voisin — aide aux devoirs, course, simple conversation avec un senior isolé. Et ce même 17ᵉ s'est lui-même inspiré du « passeport du civisme », un guide civique pour les CM1-CM2 qui structure des actions citoyennes tout au long de l'année. La ville crée, la ville réplique : c'est vertueux dans les deux sens.
Comment une commune peut-elle concrètement faire connaître sa propre initiative et rejoindre le réseau ?
C'est très simple : nous contacter via notre site truc-qui-marche.fr et partager l'initiative. Nous nous ferons un devoir d'en faire une étape dans notre tour de France. Toutes les thématiques nous intéressent — l'eau, l'environnement, le lien social, la mobilité. Lorsqu'une commune nous contacte, nous lui fournissons des éléments complémentaires ou la mettons directement en relation avec la commune d'origine pour un partage de bonnes pratiques en direct.
Vous êtes vous-même fraîchement élu à Neuville-sur-Barangeon. Comment vivez-vous cette démocratie locale de l'intérieur ?
Nous sommes en fonction depuis environ 70 jours. Avant même notre prise de fonctions, nous avons organisé cinq réunions publiques thématiques — plus de 150 participants à chacune. Ce que nous mettons en place, c'est ce que j'appelle une démocratie implicative : on ne demande pas seulement aux habitants leur avis, on leur demande de proposer des actions et de les mettre en œuvre eux-mêmes. Des comités thématiques vont naître — chemins, culture, animation, communication — et les habitants en seront les premiers acteurs.
« La démocratie participative s'arrête à l'avis. La démocratie implicative va jusqu'à l'acte. »
Pouvez-vous nous donner un exemple concret de ce que produit cette démocratie implicative sur le terrain ?
La guinguette. Les habitants la veulent ? Parfait, les élus réservent l'espace. Mais la buvette, la restauration, monter la scène, les barnums : ce sont les habitants qui s'en chargent. Idem pour les petits travaux : repeindre la porte de l'église, refaire des bancs. Et durant le mandat, nous espérons transformer les anciens garages des services techniques en salle des associations — les travaux de carrelage et de placo seront réalisés avec les habitants. La vie d'un village, c'est un sport collectif.
Quelles sont les deux dernières initiatives que vous avez référencées et que vous souhaitez faire connaître ?
D'abord, le permis de piétonniser sa rue, né à Bordeaux sous le précédent mandat : les habitants d'une rue peuvent demander à la mairie de la bloquer un week-end pour y organiser une fête des voisins, une brocante, une aire de jeux géante. Ça ne coûte rien et ça recrée du lien dans des espaces où les gens vivent côte à côte sans parfois se connaître. Ensuite, les repas intergénérationnels de Pleumeur, dans le Morbihan : plutôt que d'apporter des repas à domicile aux seniors isolés, on les emmène déjeuner à la cantine scolaire avec les enfants. Là aussi, coût zéro, joie maximale — pour les petits comme pour les anciens.
Votre livre est sorti en novembre dernier. À qui s'adresse-t-il, et quel bilan en tirez-vous ?
Nous avons été édités chez Buchet-Chastel. L'ouvrage raconte quatre ans de péripéties sur les routes de France et présente une soixantaine d'initiatives. Il est disponible dans de nombreuses librairies et a déjà été vendu à plus de 5 000 exemplaires. C'est tout public — pas seulement les élus. Nous voulons que n'importe quel citoyen curieux puisse s'en emparer, s'enthousiasmer pour ce qui fonctionne près de chez lui, et peut-être même pousser sa propre mairie à s'en inspirer.
Quel est le prochain cap pour la Fédération des Trucs qui Marchent ?
Dans quelques jours, nous repartons sur les routes, avec une cinquantaine de nouvelles communes à visiter. Notre ambition reste la même : que chaque élu local de France s'empare d'un truc qui marche et fasse de sa commune un laboratoire de la duplication. Et à plus long terme ? Peut-être regarder ce qui se fait à l'étranger — les médinas marocaines nous enseignent déjà beaucoup sur l'adaptation de nos villes à la chaleur. Le terrain ne manque pas. Les solutions non plus.
