2027 : L'an zéro ou l'an un ?
Quand les partis citoyens tentent de changer les règles du jeu

Dix mois. C'est le temps qu'il reste avant que les Français glissent un bulletin dans l'urne pour élire leur prochain président. Et pendant que les sondeurs comptabilisent les points entre Bardella, Philippe et Attal, une autre France s'organise dans l'ombre — ou plutôt, dans les réunions de quartier, les Discord militants, les podcasts du mercredi soir et les marchés de province. Une France qui ne veut plus choisir entre résignation libérale et autoritarisme populiste. Une France qui veut changer les règles du jeu, pas juste les joueurs.
Mais cette France-là a un problème. Plusieurs problèmes, même.
Le chiffre qui devrait faire honte à tout le monde : 22 %
Commençons par les faits bruts, ceux qui ne mentent pas.
En février 2026, le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) publiait la 17e vague de son baromètre annuel. Le verdict est sans appel : seuls 22 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique — en chute de 4 points sur un an. Pour situer l'ampleur du désastre : ce chiffre est plus du double dans les autres pays européens — 45 % en Allemagne, 44 % au Royaume-Uni, 40 % en Italie.
Ce n'est pas une crise de confiance. C'est un effondrement structurel.
Les partis politiques restent en bas du classement : seuls 15 % des Français déclarent leur faire confiance. 76 % des Français jugent les politiques plutôt corrompus, et 87 % dénoncent leur indifférence à leurs préoccupations essentielles. 51 % des Français estiment qu'il n'y a pas de quoi être fier du système démocratique — contre 34 % en Allemagne et 32 % au Royaume-Uni.
Et pourtant : 82 % des Français restent attachés au principe de la démocratie. Ce n'est pas la démocratie qu'ils rejettent. C'est cette démocratie-là, vidée de sa substance, confisquée par une classe dirigeante parisienne qui décide pour eux depuis des décennies sans jamais leur rendre de comptes.
Le message est limpide : 72 % des sondés pensent que la démocratie fonctionnerait mieux si les citoyens étaient associés plus directement aux décisions politiques. En France, 79 % souhaitent un recours plus fréquent au référendum pour décider des lois, 77 % sont favorables à l'organisation de conventions citoyennes, et 79 % souhaitent que les propositions issues de ces conventions fassent ensuite l'objet d'un référendum.
La demande existe. Elle est massive. Elle est documentée. Reste à savoir qui va l'incarner.
La muraille des 500 parrainages
Avant de parler des idées, parlons de l'obstacle. Car pour se présenter à l'élection présidentielle française, il faut réunir 500 signatures d'élus — maires, parlementaires, conseillers régionaux ou départementaux. Un filtre présenté comme une garantie de sérieux républicain, mais qui fonctionne surtout comme un verrou oligarchique. Les grands partis se passent les parrainages entre eux. Les outsiders, eux, courent les mairies de campagne, frappent aux portes, essuient les refus.
À moins d'un an de l'élection présidentielle de 2027, plus d'une vingtaine de responsables politiques se sont déclarés ou ont laissé entendre qu'ils pourraient être en lice — LCP en a dénombré 34. Sur ces 34 noms, combien passeront le filtre des 500 parrainages ? Probablement une poignée. Les autres disparaîtront sans bruit, leur message avalé par la mécanique d'un système qui se reproduit lui-même.
C'est précisément contre cette mécanique que se battent les mouvements que vous allez lire ci-dessous.
Clara Egger et Solution Démocratique : la constitutionnaliste qui veut changer la Constitution
Il y a une ironie à ce que la candidate la plus radicalement démocratique de ce scrutin soit une professeure de sciences politiques. Clara Egger est candidate à l'élection présidentielle de 2027 sous les couleurs de Solution Démocratique. Sa candidature repose sur un engagement structuré : rétablir un fonctionnement institutionnel équilibré en redonnant aux citoyens, dont les élus locaux, un rôle décisif dans l'évolution des règles du jeu politique.
Son programme tient en une seule mesure — mais quelle mesure : professeure de sciences politiques, Clara Egger est aujourd'hui la seule à porter une solution concrète et opérationnelle pour instaurer la démocratie directe en France. Pas de liste de 300 promesses, pas de grande messe électorale : un seul objectif, la refonte du cadre institutionnel.
Le parti est né des actions d'un grand nombre de mouvements citoyens. Il prépare la présidentielle 2027 avec des sondages citoyens organisés partout en France. Les premiers signaux sont encourageants : lors d'une législative partielle en Haute-Savoie début 2026, le candidat de Solution Démocratique a obtenu 7,75 % des voix. Pas de quoi grimper aux rideaux, mais la preuve qu'une candidature sans moyens et sans médias peut exister.
Les Ruches de Juan Branco : 27 000 abeilles contre l'oligarchie
Juan Branco, lui, n'a pas le profil du candidat institutionnel. Avocat, essayiste, pamphlétaire — il a défendu Assange, attaqué Macron, fait scandale à répétition. En décembre 2025, il a annoncé son intention d'être candidat à la présidentielle de 2027.
Son mouvement s'appelle Les Ruches — pas Les Riches, comme certains l'ont ironiquement rebaptisé, mais Les Ruches : une métaphore délibérément collective, horizontale, grouillante. Plus de 27 000 personnes sont organisées sur le Discord du mouvement pour coordonner les actions, partager les outils, former de nouvelles équipes. Des ruches locales essaiment partout en France, sans relais médiatique majeur.
Le programme comprend plus de 300 propositions développées participativement, incluant le référendum d'initiative citoyenne (RIC), des mandats révocables et une démocratisation radicale du système politique. L'idée globale, c'est de changer de régime politique et de laisser la possibilité au peuple, comme en Suisse s'il le souhaite, d'avoir des référendums d'initiative citoyenne et des mandats révocatoires.
Reste que Branco divise autant qu'il rassemble. Sa mise en examen pour viol en 2021, sa suspension du barreau — des éléments que ses partisans balaient d'un revers de main et que ses adversaires agitent sans relâche. La question de sa crédibilité institutionnelle reste entière.
Équinoxe : les ingénieurs en politique
Né en 2021 d'une dizaine de bénévoles, Équinoxe est peut-être le mouvement le plus atypique de cette constellation. Pronucléaire, peu politisé, prônant une écologie "non dogmatique", le parti reprend des idées du polytechnicien Jean-Marc Jancovici.
Équinoxe défend une nouvelle politique à la hauteur des enjeux : convivialité, sobriété, engagement. Le parti appelle à lutter activement contre la démesure en mettant fin à cette fuite en avant insoutenable. Sa critique est structurelle : droite et gauche ne prennent pas la mesure des enjeux, enfermées dans des dogmes qui les empêchent de voir le mur.
Aux européennes de 2024, la liste Équinoxe a recueilli 0,29 % des voix — soit tout de même 75 000 votes, ce qui a provoqué une explosion du nombre d'adhérents et enclenché une nouvelle dynamique. Pour 2027, Antoine Mikolajczak se présente sous la bannière Équinoxe à la présidentielle.
Équinoxe repart sur les routes de France après des municipales marquées par ses premiers succès électoraux, pour parler présidentielle. Un parti de bénévoles, entièrement financé par les dons, qui avance à son rythme.
Bernard Claudel et Alliance du Peuple : remettre l'église au milieu du village
Bernard Claudel est membre fondateur d'Alliance du Peuple. Le mouvement se définit comme une plateforme de rassemblement pour tous ceux qui veulent construire des projets durables — une fédération de structures et d'individus autour d'une charte commune.
Alliance du Peuple regroupe des individus souhaitant s'engager pour un meilleur avenir de la France. Plusieurs actions citoyennes sont en cours pour redonner la parole au peuple : actions de terrain au niveau local, groupes de réflexion nationaux, projet de média citoyen, collectif de maires pour défendre le peuple.
La particularité du mouvement : il ne cherche pas à imposer un programme clé en main, mais à créer une infrastructure de la résistance citoyenne — un espace où la société civile organisée peut peser sur le débat, interpeller les élus, produire des alternatives.
**→ [alliance-du-peuple.eu](https://alliance-du-peuple.eu)**
Philippe Murer et le Mouvement Politique Citoyen : la souveraineté comme boussole
Philippe Murer, économiste gaulliste, a cofondé le Mouvement Politique Citoyen avec l'historien Laurent Henninger et l'essayiste Olivier Piacentini. Pour ce mouvement, un socle politique commun est nécessaire : la souveraineté de la Nation, la souveraineté populaire avec le RIC, la France comme puissance d'équilibre et la maîtrise des flux migratoires.
La méthode est participative : les citoyens et experts sont sélectionnés pour débattre et écrire le projet dans chaque domaine — une commission par thème : éducation, économie, police/justice…
Murer est particulièrement virulent contre l'émiettement de la scène souverainiste : les chefs de ces partis disent que la France est en train de sombrer, mais n'ont pas voulu unir leurs forces alors qu'ils ont les mêmes idées politiques. Le MPC se veut la plateforme qui dépasse les ego pour construire une alternative durable.
Alexandre Jardin et Les Gueux : la société civile se lève
Alexandre Jardin n'est pas parti des idées. Il est parti d'une injustice précise : les Zones à Faibles Émissions (ZFE), qui interdisent l'accès aux grandes villes à des millions d'automobilistes dont le véhicule est trop vieux pour être Crit'Air 1 ou 2. Une mesure conçue pour les riches dans un pays où les pauvres habitent en banlieue et travaillent en centre-ville.
Les Gueux, c'est ça : un mouvement qui souhaite redonner la parole à tous, se positionner comme un élément fédérateur apolitique, une sorte d'incubateur d'idées et de désir de démocratie participative. Un mouvement qui, en quelques mois, a réuni 32 mouvements professionnels sous sa bannière — artisans, petits patrons, agriculteurs, professions libérales.
Notre objectif politique profond, c'est de doter la France d'un système de démocratie directe, confie Jardin. Mais avec une nuance : notre but, ce n'est pas de "dormir à l'Élysée", mais de reconnecter un système. C'est beaucoup plus ambitieux.
Les Gueux refusent de se laisser récupérer par les partis, à gauche comme à droite. Leur force est là : ils parlent à des gens qui ne se reconnaissent dans aucune étiquette.
Baya Bellanger et Gouvernons : de la Ve République à la Première Démocratie
Baya Bellanger est journaliste et réalisatrice de documentaires, principalement pour France Télévisions. Elle a notamment réalisé "Nous ne sommes rien, soyons tout !", un documentaire sur l'expérience de démocratie directe des Gilets jaunes de Commercy.
Ce documentaire lui a inspiré un essai, puis un mouvement. Né en février 2025, Gouvernons a été imaginé par Baya Bellanger au cours de la rédaction de son livre "Gouvernons, de la Cinquième République à la Première Démocratie".
La stratégie est claire : seul le président de la République peut enclencher une révision constitutionnelle. Si nous voulons changer la Constitution, nous devons donc gagner l'élection présidentielle. Et nous avons besoin de 500 parrainages de maires pour pouvoir nous y présenter. D'où l'objectif de remporter des mairies en 2026 — pour obtenir ensuite les précieux parrainages.
Les candidats Gouvernons qui seraient élus, que ce soit députés ou même président, n'auront pas vocation à gouverner à la place du peuple pendant des années. Ils auront pour unique mission de changer le système politique, en faisant adopter une nouvelle Constitution, et une fois ceci fait, ils démissionneront. Une conception radicalement servante du mandat électif.
Ce que ces mouvements ont en commun — et ce qui les divise
Au fond, tous ces mouvements partagent le même diagnostic : la Ve République est une monarchie républicaine élective, dont le président cumule des pouvoirs que nulle démocratie saine ne devrait confier à un seul homme pendant cinq ans. Tous veulent plus de démocratie directe, plus de participation citoyenne, moins de confiscation du pouvoir par une oligarchie parisienne. Sur ce point, l'accord est quasi-total.
Mais les différences sont réelles. Solution Démocratique est strictement transpartisane — elle ne veut pas choisir entre gauche et droite, elle veut changer le cadre. Les Ruches de Branco sont résolument à gauche, avec une critique radicale de l'ordre économique. Le MPC de Murer est souverainiste et s'inscrit dans un référentiel gaulliste. Équinoxe porte une écologie de la sobriété et du pragmatisme. Les Gueux sont apolitiques par construction. Gouvernons vise la rupture constitutionnelle pure.
Ces différences ne sont pas anodines. Elles expliquent pourquoi ces mouvements ne fusionnent pas, même quand ils se respectent. Le morcellement est leur force — ils touchent des électorats différents — et leur faiblesse — ils se partagent une ressource électorale limitée.
Le vrai enjeu : les règles du jeu
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la situation actuelle. Jordan Bardella recueille entre 34 et 38 % des intentions de vote dans tous les sondages — des niveaux qui n'ont pas été atteints depuis François Mitterrand en 1988. Le système qui génère cette défiance record produit simultanément un vote de révolte qui va se déverser dans les urnes du RN.
Autrement dit : la démocratie malade produit ses propres antidotes toxiques.
Les mouvements citoyens dont nous parlons ici posent la bonne question : et si le problème n'était pas les mauvais candidats, mais les mauvaises règles ? Et si la solution n'était pas de trouver le bon président, mais de changer ce que le président peut faire ?
79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum, 77 % sont favorables aux conventions citoyennes. Ces chiffres ne mentent pas. La demande de démocratie directe est massive, transversale, documentée. Elle traverse les classes sociales, les générations, les territoires.
La question de 2027 n'est peut-être pas "qui va gagner ?" mais : "est-ce que quelqu'un va enfin porter cette demande-là ?"
Pour aller plus loin

*Article rédigé pour DemoKratie Infos — Juin 2026. Les chiffres cités sont issus du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (vague 17, février 2026) et des sondages présidentiels publiés par les instituts Ifop, OpinionWay et Toluna Harris Interactive entre mai et juin 2026.
