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2027 : la société civile et la confiscation du pouvoir ?

Entre partis classiques et extrêmes normalisés, y a-t-il encore de la place pour d'autres voix ?

Publié le
26 Aout 2026
Renaud

Seize. C'est le nombre de candidatures déjà officialisées à la présidentielle de 2027, recensées par LCP à la mi-2026, sur plus d'une trentaine de personnalités qui gravitent autour du scrutin. Seize noms, et pourtant presque toujours les mêmes visages : Édouard Philippe, Bruno Retailleau, Xavier Bertrand, David Lisnard, Bernard Cazeneuve, Karim Bouamrane... et, depuis le 7 juillet, Marine Le Pen, qui a annoncé sa candidature le soir même de sa condamnation en appel — 45 mois d'inéligibilité dont 30 avec sursis, une peine déjà purgée qui la laisse éligible.

Le casting a beau changer de tête d'affiche, la pièce reste la même : des partis installés, des appareils rodés, des carrières qui se sont construites précisément dans le système que 82 % des Français jugent à bout de souffle. Et face à ce casting, une question qui traverse tout notre travail depuis des mois : où sont, dans cette liste, les candidats qui viennent vraiment d'ailleurs ? Ceux qui ne doivent rien à un parti, rien à un mandat hérité, rien à cinquante ans de carrière élective ?

Ils existent. Mais leur chemin vers le premier tour ressemble moins à une autoroute qu'à un parcours d'obstacles conçu, souvent sans le dire, pour les décourager.

Deux sociétés civiles, deux légitimités différentes

Il faut d'abord distinguer deux phénomènes qu'on range trop souvent sous la même étiquette de « société civile ».

D'un côté, des figures médiatiques ou économiques qui « pèsent » sur la campagne sans se déclarer : Natacha Polony et sa réflexion sur la souveraineté industrielle, Matthieu Pigasse et son combat culturel contre l'extrême droite depuis son groupe Combat, Michel-Édouard Leclerc, Patrick Sébastien qui veut porter la voix des citoyens en soumettant des propositions aux candidats. Leur influence est réelle — elle passe par les plateaux, les colonnes de journaux, les réseaux sociaux. Mais elle reste, par construction, une influence de commentateurs : ils pèsent sur le débat, ils ne l'incarnent pas dans les urnes.

De l'autre côté, il y a les mouvements que nous suivons depuis le début de l'année dans nos colonnes : Clara Egger et Solution Démocratique, Juan Branco et Les Ruches, Équinoxe, Alliance du Peuple, le Mouvement Politique Citoyen, Alexandre Jardin et Les Gueux, Baya Bellanger et Gouvernons. Ceux-là ne commentent pas la présidentielle : ils tentent de s'y présenter, avec des militants, des candidatures locales, parfois déjà des scrutins passés au compteur. La différence est fondamentale : les premiers cherchent à influencer qui gouverne, les seconds cherchent à changer les règles de qui peut gouverner.

C'est cette deuxième catégorie qui nous intéresse ici — parce que c'est elle qui porte, concrètement, la question de la confiscation du pouvoir

Le mur des 500 : un filtre pensé pour les partis, pas contre eux

Le mécanisme est connu, mais il mérite d'être redit avec précision, tant il structure tout le reste. Pour figurer au premier tour, il faut réunir 500 parrainages d'élus, répartis dans au moins trente départements ou collectivités d'outre-mer, avec un plafond de cinquante signatures par territoire. Sur le papier, une garantie de sérieux. Dans les faits, un verrou qui favorise mécaniquement ceux qui disposent déjà d'un réseau d'élus locaux affiliés à un parti — c'est-à-dire, précisément, les seize candidats de la liste LCP.

Pour un mouvement citoyen sans étiquette, ce filtre est une montagne. Il faut convaincre, un par un, des maires souvent eux-mêmes sous pression de leur propre camp, dans un climat où signer pour un candidat hors-système peut être perçu comme un désaveu local. C'est très exactement pour cela que la stratégie de Gouvernons — remporter des mairies en 2026 pour engranger des parrainages en 2027 — a du sens : elle ne contourne pas la règle, elle construit patiemment les conditions pour la remplir. Rappelons le chiffre que nous détaillions dans notre précédent article : 159 mairies remportées par des listes citoyennes en mars 2026, deux fois plus qu'en 2020. C'est, potentiellement, un vivier de parrainages inédit pour des candidatures qui, il y a cinq ans encore, n'auraient trouvé aucun maire pour les signer.

Mais un vivier n'est pas une garantie. Rien n'assure qu'un maire élu sur un programme participatif local acceptera de parrainer un candidat national dont il ne partage pas nécessairement toutes les positions. Le pont entre les deux échelons — nous le soulignions déjà — reste à construire, et il ne se construira pas tout seul.

Le piège du vote utile : franchir le mur ne suffit pas

Supposons qu'une candidature citoyenne franchisse malgré tout la barrière des 500 signatures. Un second obstacle, plus insidieux, l'attend aussitôt : la mécanique du vote utile.

Dans un paysage où Jordan Bardella caracole entre 34 et 38 % dans les intentions de vote et où François Bayrou plaide publiquement pour une « grande primaire » unissant, de son propre aveu, « du Parti socialiste aux gaullistes » afin d'éviter un second tour opposant le Rassemblement national à La France insoumise, l'espace pour une troisième voie institutionnelle se réduit à vue d'œil. La logique du vote utile — « il faut faire barrage, ce n'est pas le moment d'expérimenter » — s'applique à plein contre les candidatures les moins installées, quels que soient leurs mérites.

Les précédents électoraux des mouvements citoyens sont là pour le rappeler, sans complaisance : 7,75 % pour le candidat de Solution Démocratique lors d'une législative partielle en Haute-Savoie, 0,29 % pour Équinoxe aux européennes de 2024. Des scores qui témoignent d'une dynamique réelle, mais encore très loin du seuil de crédibilité qu'exige une présidentielle jouée, une fois de plus, sous le signe de la polarisation entre extrêmes.

C'est là que se niche, précisément, le risque de confiscation dont nous parlons dans ce titre : même une candidature qui aurait légitimement franchi tous les obstacles institutionnels peut se voir marginalisée non par la loi, mais par la psychologie collective d'un scrutin binaire — où l'on ne vote plus pour ce qu'on veut, mais contre ce qu'on redoute.

La tentation de l'union par le haut — et son angle mort

Face à ce risque de dispersion des voix, une autre stratégie émerge : l'union. C'est le sens de la proposition de François Bayrou, qui appelle explicitement à fédérer « tous ceux qui rejettent les extrêmes » derrière un candidat unique. Une proposition qui, sur le papier, pourrait sembler proche de l'esprit des mouvements citoyens — dépasser le clivage gauche-droite, rassembler au-delà des egos, comme le réclame par exemple Philippe Murer pour la scène souverainiste.

Mais il y a un angle mort décisif dans cette union-là : elle se construit entre partis déjà installés — du PS aux gaullistes — sans les mouvements citoyens qui, eux, contestent précisément la légitimité de ce personnel politique à se redistribuer le pouvoir entre soi. Une primaire « anti-extrêmes » organisée par les partis traditionnels n'est pas un renouveau démocratique. C'est, au mieux, une reconfiguration du même système ; au pire, la démonstration la plus nette de ce que nous dénonçons : quand le système se sent menacé, il se resserre entre initiés plutôt que de s'ouvrir.

Ce qu'il faudrait pour que 2027 échappe vraiment à la confiscation

Trois conditions, et aucune n'est acquise à ce stade.

D'abord, la fédération. Les mouvements cités plus haut restent concurrents entre eux autant qu'adversaires du système — chacun avec sa candidature, sa base, son diagnostic. Tant qu'ils ne convergent pas sur un nombre restreint de candidatures crédibles, ils se partagent une ressource électorale et militante limitée, condamnée à rester sous la barre de la crédibilité médiatique.

Ensuite, la conversion des mairies citoyennes en parrainages effectifs — un travail de conviction, élu par élu, qui n'a pas encore vraiment commencé et qui doit se faire dans les prochains mois, avant la clôture du dépôt des parrainages début 2027.

Enfin, une bataille pour l'agenda médiatique : faire du renouveau démocratique un sujet de campagne à part entière, et non un supplément d'âme évoqué entre deux débats sur l'immigration et le pouvoir d'achat. Sur ce dernier point, la responsabilité nous incombe aussi, à nous, médias indépendants : documenter, mettre en réseau, refuser que le sujet reste inaudible.

Rien de tout cela n'est garanti. Mais le constat de départ, lui, ne bouge pas : tant que la liste des candidats officialisés ressemblera à un trombinoscope de carrières politiques classiques — fussent-elles concurrentes, fussent-elles categorisées « extrêmes » — la promesse de 82 % des Français encore attachés à l'idée de démocratie restera une demande sans offre. À nous de continuer à documenter celles et ceux qui tentent, contre les obstacles institutionnels et contre la mécanique du vote utile, de la lui apporter.


Sources : Sources : LCP (recensement des candidatures et prétendants, mise à jour juillet 2026) ; Wikipédia, article « Élection présidentielle française de 2027 » ; Parlons Politique et Civiqo sur les figures de la société civile évoquées pour 2027 ; France Info sur la proposition de primaire de François Bayrou (août 2026) ; Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (vague 17, février 2026) et données Fréquence commune sur les municipales 2026, déjà citées dans nos précédents articles.


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